La Bataille de Hausbergen

8 mars 2021, par Gabriel

La Bataille de Hausbergen, événement important s’il en est de l’histoire strasbourgeoise. À force de mentionner cette fameuse date de 1262 durant nos visites, j’ai fini par penser que la connaissance de ce tournant historique coulait de source… Force est de constater que parmi mes amis ce n’est pas toujours le cas. Et quel meilleur moment qu’un 8 mars pour faire un petit rappel historique ? Oui, car c’est bien le 8 mars 1262 qu’a eu lieu cette bataille qui allait changer le destin de Strasbourg.

Petit retour en arrière

Au fil des XIe et XIIe siècles, à Strasbourg, les magistrats successifs et les Conseils des bourgeois ont étendu leur pouvoir sur la gestion de la ville. Au fur et à mesure, le pouvoir épiscopal laissa de plus en plus de taxes, impôts, privilèges et domaines communaux aux bourgeois. Soit par facilité, soit par désintérêt, soit parce que le Conseil a simplement su être convaincant, et ce d’autant plus facilement que le pouvoir impérial était loin de Strasbourg.

Mais le 27 mars 1260, un nouvel évêque est élu en poste à Strasbourg, et cette situation ne lui plaît guère. Le noble et puissant Walther de Geroldseck veut reprendre à son profit un certain nombre de ces privilèges. Au vu du pouvoir impérial bien lointain, il est considéré comme le personnage le plus puissant sur les deux rives du Rhin. Il pose alors un ultimatum au Conseil : lui rendre ses droits d’ici la Pentecôte 1261, sinon il se verra obligé d’employer la force.

Livre de Pierre Jacob et Gilles Tutter

La ville ne se démonte pas et campe sur ses positions, refusant de subir le joug de leur évêque dont la famille est aussi en train de constituer une principauté autour de la ville. Ce qui appartient désormais aux Strasbourgeois, ils ne le rendront pas ! Le conflit prend donc une tournure militaire : Strasbourg mobilise ses forces et en juin 1261 lance une première opération militaire visant à détruire le château épiscopal de Haldenburg qui se dresse au sud-sud-ouest de Mundolsheim et perturbe les communications vers le nord. C’est le premier pas vers la guerre ouverte entre Strasbourg et son évêque ! En réponse, Walther rassemble une énorme armée pour l’époque, jusqu’à environ 7000 hommes selon les estimations. Il bloque les accès à la cité, et une trêve est conclue en juillet 1261 pour permettre la rentrée des moissons et vendanges, mais les hostilités reprennent rapidement, avec de multiples accrochages.

 

Le 8 mars 1262

Début mars 1262, cela fait deux ans que l’évêque tente de mater la ville de Strasbourg, ça ne sent pas bon pour lui… Il décide donc de faire rentrer tout le monde dans le rang à coup d’interdictions, de blocus, et… d’excommunications ! Croyez-moi, à l’époque c’est un argument de poids, et ça ne fait qu’exacerber les tensions : la bataille finale approche.

La bataille de Hausbergen par Emile Schweitzer (1894)

Le mercredi 8 mars 1262, la moitié de la garnison Strasbourgeoise, avec à sa tête le chevalier Reimbold Liebenzeller, détruisent le clocher de l’église fortifiée de Mundolsheim, d’où les guetteurs peuvent surveiller tout mouvement de la cité et sonner l’alarme. La sortie est vite signalée à l’évêque, installé à Dachstein. Aussitôt, une partie de l’armée épiscopale se met en route, précédée d’environ 300 chevaliers en armure et désireux d’en découdre.

Le clocher abattu, les Strasbourgeois, conscients que l’alerte est donnée dans le camp épiscopal, entament le chemin du retour en restant d’abord sur les hauteurs des collines de Hausbergen. Liebenzeller envoie des estafettes en ville pour demander des renforts, mais reste sur la colline. Lorsque le reste de la garnison est en vue, Liebenzeller se remet en marche et contourne le village d’Oberhausbergen. L’évêque arrivé, il croit que Liebenzeller essaie de s’enfuir et de revenir vers Strasbourg, et pense pouvoir l’écraser avec sa cavalerie. L’infanterie de l’évêque est en retard, mais sa cavalerie charge quand même. Or, entre-temps, le renfort strasbourgeois s’est ordonné, archers et arbalétriers forment les ailes, et interdisent toute approche à l’infanterie par des pluies de flèches, le choc est donc exclusivement pour la cavalerie.

L'attaque par Pierre Jacob

Très vite la bataille devient une mêlée : quelques bouchers et pelletiers strasbourgeois sont chargés de couper les jarrets des chevaux ennemis, faisant chuter à terre les chevaliers gênés dans leurs armures, c’est un massacre. Des scènes terribles se déroulent, par exemple le frère de l’évêque est grièvement blessé, et finalement achevé par un pillard qui cherche à récupérer les bijoux que l’homme porte, en lui tranchant les mains. C’est un tel désastre pour l’évêque qu’il est obligé de s’enfuir : il se retire à Molsheim, abandonnant ses prérogatives sur la cité. Il ne se remettra jamais de cette défaite, et mourra le 12 février 1263.

On parle de 1300 tués parmi l’infanterie épiscopale, de 70 chevaliers morts, de 86 nobles capturés alors que les Strasbourgeois n’auraient qu’un seul mort à déplorer, un boucher du nom de Bilgerlein, fait prisonnier et massacré à Geispolsheim après la bataille…

 

Pourquoi est-ce si important dans l’histoire de Strasbourg ?

D’abord, d’un point de vue militaire, c’est la seule bataille en Alsace au XIIIe siècle. C’est aussi la première fois qu’au nord des Alpes une armée de chevaliers (donc de professionnels de la guerre) perd face à une milice urbaine, des artisans. Ça en jette quand même, non ?

Le triomphe strasbourgeois permettra aussi à la noblesse et au patriciat de s’accaparer le pouvoir. Mais le plus important, c’est que cette bataille marque le début de l’émancipation de Strasbourg, son accession au titre de « ville libre » au sein du Saint-Empire Romain Germanique. Et une fois au pouvoir, ses bourgeois iront jusqu’à créer, en 1332, une république urbaine dotée d’une constitution et d’institutions démocratiques. En 1358, Strasbourg est officiellement qualifiée par l’Empereur Charles IV de « Freie Stadt », ville libre. Elle est, dès lors, dispensée de prêter serment à l’empereur. Son indépendance ne sera plus remise en cause jusqu’à 1681, quand elle passera sous le giron français. Cette période représente l’âge d’or de Strasbourg, et son point de départ est cette fameuse bataille de Hausbergen. Voilà pourquoi.

Reimbold Liebenzeller à Strasbourg

Aujourd’hui, place des Tripiers à Strasbourg, se dresse fièrement une statue de Reimbold Liebenzeller avec son arbalète (non, ce n’est pas une ancre), sous laquelle est inscrit « Père de la République Libre de Strasbourg ».

Malheureusement, depuis les années 1920, la bataille de Hausbergen n’est plus enseignée à l’école parce que l’historiographie nationale est venue supplanter l’historiographie régionale, et peut-être, parce qu’à l’époque, l’Alsace appartenait à l’Empire allemand… Je vous laisse à vos réflexions sur ce dernier fait, et n’hésitez pas à nous en demander plus lors de nos visites guidées 😉
Au moins, maintenant vous savez de quoi on parle quand on mentionne la fameuse bataille de Hausbergen et pourquoi elle est importante !